Rentrée littéraire : Du temps qu’on existait… ou pas

De quoi Marien Delfavard est-il le nom? D’un écrivain, assurément, même si le nom de cet orléanais de 19 ans nous était jusqu’ici inconnu.

Du temps qu’on existait, son premier roman, est le récit d’une vie. Récit par le menu, commençant par l’enfance et se terminant par la mort du narrateur ; mais plus qu’un parcours chronologique, c’est ici à un parcours géographique que nous sommes invités : ce sont les lieux de séjour qui rythment le récit, depuis Sacierges, le lieu magique des vacances en famille pendant l’enfance, en passant par Paris, Strasbourg, la Bretagne, Lyon, Tours… Chaque évocation d’un lieu fait revivre une époque dans la vie du narrateur, des personnages, des épisodes.

Mais alors, de qui s’agit-il? Enfant des années 60, le narrateur semble être né à la mauvaise époque : dandy, un rien snob, déconnecté de la vie et de ses contemporains, nostalgique d’un passé indéfini mais indéniablement révolu, il révèle une âme torturée et mélancolique et une profonde inadéquation à la vie. Ce “roman d’une vie” est ainsi surtout le roman d’une façon d’être au monde. D’ailleurs, le principal des “choses de la vie” – ce que l’on fait, pourquoi on le fait – est ici souvent éludé, voire franchement escamoté, pour cueillir des instants plus fugaces : quelques moments, quelques souvenirs, telle rencontre marquante, telle impression, telles amours… La traversée d’une vie, certes, mais une traversée impressionniste, thématique et sensible.

L’écriture est à la fois la grande réussite et la plus lourde tare de ce roman. Une écriture virtuose, recherchée, raffinée, faite de mots rares, tissée de métaphores…. Cette voix un brin pompeuse, parfois précieuse, parfois désuète, va comme un gant à ce personnage de dandy triste. Et sous la plume d’un garçon de 19 ans, quelle maîtrise, quelle prouesse! A un tel point qu’on a l’impression parfois que ses ailes de géant l’empêchent de marcher… A force de métaphores in abstentia, on ne sait plus très bien à la fin de quoi il est question ; à force de mots recherchés, on ne comprend plus de quoi on parle; à force de phrases syncopées ou embrouillées, dans lesquelles le souci d’élégance formelle l’emporte toujours sur le sens ou la clarté du propos, on finit par ne plus chercher à comprendre.

Et c’est là, finalement, que le bât blesse : à un sujet déjà pas franchement folichon (la vie d’un type à côté de ses pompes), la préciosité et la recherche de l’écriture viennent ajouter une lourdeur, une pesanteur qu’aucun souffle romanesque ne vient contrebalancer. Et du coup, le livre nous tombe des mains.

C’est dommage pour le roman (et pour le lecteur) mais sûrement salutaire pour l’auteur : si son premier roman avait été parfait, il ne s’en serait certainement pas remis… alors que là, il lui reste à transformer l’essai. Et si la comparaison avec Proust est scandaleuse, elle s’impose néanmoins, tant Sacierges fait penser à Combray, et tant la phrase delfavardienne prend, de loin en loin, des irisations proustiennes. Plus que le roman, c’est le nom de l’auteur qu’il faut ici retenir, en attendant la suite.

Une réflexion sur “Rentrée littéraire : Du temps qu’on existait… ou pas

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