Rentrée littéraire : Room, chroniques d’un enfermement

Jack vient d’avoir 5 ans. C’est désormais un grand garçon. Car au départ, si ce n’est sa tendance à personnifier tous les objets du quotidien, et sa façon de parler et son vocabulaire étrangement matures, Jack est un petit garçon comme les autres, curieux et impatient.

Le début du roman d’Emma Donoghue déconcerte. Ce n’est qu’au fil des premières pages du récit, raconté du point de vue de Jack, que la conversation en circuit fermé entre la mère et son enfant, l’espace condensé aux dimensions d’une seule pièce et le temps rythmé par les repas et le programme d’activités, finissent par mettre la puce à l’oreille du lecteur. Car Jack est un enfant comme les autres, à ceci près qu’il est né en captivité, du viol de sa mère par son ravisseur, et qu’il ne connaît du monde que la pièce de 2 mètres sur 3 dans laquelle lui et sa mère sont enfermés… Entre la première page et le moment de cette prise de conscience, le lecteur passe d’une attitude de curiosité à un sentiment d’effroi et d’angoisse, et ce n’est pas la moindre des qualités de ce livre que de nous faire ressentir viscéralement, la sensation d’enfermement et de détresse du personnage de la mère.

Room est une réussite évidente, et il serait trop long d’énumérer ici toutes ses qualités. Citons seulement les principales fondations sur lesquelles l’auteur a bâti ce succès. La première, c’est le sujet de l’enlèvement et de la séquestration, doublé de celui de la naissance d’un enfant en captivité ; et la force du roman tient tant au sujet lui même, traité avec toute l’horreur et la noirceur qui convient, qu’à l’absence de dimension moralisante ou explicative. Le parti pris de l’auteur est ici de montrer (l’enfermement, le combat pour l’enfant, la raison qui vacille) plutôt que de décrire ou d’expliquer, et le choix du point de vue de l’enfant participe de cette vision brute, naïve, qui rend supportable ce qui semblerait autrement indicible.

La seconde force de ce roman, c’est sa construction dramatique : il ne s’agit pas ici d’un fait divers ou de la biographie d’une victime traumatisée, mais bien d’une oeuvre romanesque savamment orchestrée et mise en scène. La construction en trois temps (l’enfermement, l’évasion, la vie “dehors”) s’accompagne d’un renversement de perspective entre la mère et l’enfant : enfermée, la mère navigue au bord de la folie et est comme ramenée à la vie par sa libération, tandis que l’enfant vit celle-ci comme un choc, la destruction de son univers familier et la confrontation brutale avec un monde qui lui paraît, avant tout, étranger. C’est cette tension entre les 2 états, et le parcours du jeune garçon entre deux mondes, qui sont l’objet du récit, et non l’enlèvement ou la séquestration en eux-mêmes, et c’est pour cela que le roman est aussi passionnant à lire.

Enfin, l’inventivité du langage du jeune garçon est à elle seule une source de ravissement et l’une des clés du fonctionnement de ce roman. Langage de connivence entre la mère et son enfant, utilisés par eux seuls, il est une métaphore de l’enfermement, de cette vie d’isolement à deux que partagent Jack et sa mère. En gommant la frontière entre les noms communs et les noms propres (“Madame Commode”, “Monsieur Lit”, “Madame Baignoire”), l’auteur rend palpable le rétrécissement du monde aux frontières d’une seule pièce et le fait que, pour l’enfant qui n’a jamais rien vu d’autre, cette commode-là est la seule qui existe. C’est encore par ce langage, inadapté pour appréhender le monde, que se révèlera le choc de la confrontation avec le monde extérieur après la libération.

Il y aurait encore tant à dire, sur la justesse de la description des relations entre les personnages (ou plutôt la façon dont elles sont perçues et décrites par le petit Jack), sur la puissance d’évocation de l’écriture qui, en quelques pages, rend palpable les mois et les ans d’enfermement dans cette pièce… Mais pour résumer, disons que Room est le livre qui m’a le plus enthousiasmé de tout ce que j’ai pu lire cette rentrée!

Une réflexion sur “Rentrée littéraire : Room, chroniques d’un enfermement

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