Lors de sa sortie il y a quelques années, j’avais été enthousiasmé par le Cendrillon d’Eric Reinhardt, par sa maîtrise formelle, par son mélange de poésie et de noirceur. J’étais donc très impatient de découvrir ce nouvel opus et de retrouver cette voix qui m’avait charmée.
Dans Le système Victoria, point d’histoires entrecroisées, point de vies parallèles : tout au long des 500 pages de ce roman, on suivra les amours contrariées (ou pas) de Victoria et de David, dans un roman de facture plus classique, plus linéaire, sans doute plus “romanesque” aussi. Dès les premières pages, l’issue violente que connaîtront ces amours adultères est clairement annoncée, ce qui confère une dimension tragique au récit rétrospectif (et parfois lacrymal) qu’offre le protagoniste masculin de sa rencontre et de son idylle avec la belle Victoria.
Tout commence dans la galerie marchande d’un supermarché de province : David Kolski, directeur de travaux sur le chantier de la plus haute tour de La Défense, marié et père de deux enfants, est en quête d’un cadeau de dernière minute pour l’anniversaire de sa fille. Son regard croise celui d’une femme et, aussitôt, les corps se reconnaissent, la mécanique de la séduction se met en place : si Le Système Victoria est le roman d’une passion, c’est avant tout la passion des corps, l’entente physique, animale, le partage de la jouissance. La belle inconnue se révèlera être Victoria de Winter, DRH de la multinationale Kiloffer : puissante, riche, cultivée, toujours entre deux avions et deux restructurations, elle est aussi épouse et mère de quatre filles. S’il est vrai que les contraires s’attirent, alors ces deux là ne cesseront d’être attirés l’un vers l’autre et de se retrouver sans cesse, quitte justement à jouer de leur différence, à l’exagérer, à en faire un sujet de discussion et de dispute qui nourrit leur relation. Ponctuée par de régulières retrouvailles charnelles, la relation est avant tout épistolaire, faite d’échanges de SMS, de mails, d’extraits de journal intime dont l’objectif semble tantôt la confession, tantôt une tentative de brouiller les pistes.
Reinhardt joue de l’esthétique des contrastes pour camper ses deux personnages : David est un cadre moyen engoncé dans une vie moyenne, marié par compassion, ayant renoncé à ses rêves de création (il voulait être architecte) pour subvenir aux besoins de sa famille, pétri de principes et d’idéologie gauchisante ; tandis que Victoria est une femme bourgeoise, libérale, puissante et ambitieuse, parfois manipulatrice, insaisissable et toujours en mouvement dans une logique de maîtrise et de liberté absolue qui ressemble parfois à une fuite éperdue en avant. Cette opposition apparaîtra parfois forcée, voire caricaturale : c’est qu’elle n’est là que pour servir d’arrière-plan (de prétexte?) à l’union des corps, supposément placée au-delà de ces oppositions et de ces différences. Car oui, dans Le système Victoria, il est beaucoup, il est toujours question de sexe. Et dans ce domaine, des positions, du nombre de performances, des problèmes d’érection de David ou du degré d’hygrométrie du sexe de Victoria, rien ne sera épargné au lecteur (qui n’en peut mais).
Outre le cul, on (re)trouvera dans ce roman quelques unes des obsessions de son auteur : une certaine idée de l’idéal féminin, l’automne comme saison préférée, la passion pour les chaussures Louboutin et leur potentiel d’érotisation. On retrouvera aussi la dimension didactique, quasi-documentaire, que l’on avait pu apprécier dans Cendrillon : ici, le lecteur découvrira les fondements de la promotion immobilière et de la conduite de travaux, de la gestion des ressources humaines dans une multinationale, et la part des déterminismes sociaux et moraux dans le comportement adultérin des quarantenaires. C’est bien ficelé, rarement pesant, mais malgré tout depuis La carte et le territoire je crois que je commence à devenir allergique aux portées didactiques du roman français… Enfin, on y trouve quelques coquetteries de langage (la plus pénible étant sans doute le verbe “se vivre” mis pour “être”) propres au romancier.
Alors, ce roman est-il seulement un pensum sur la construction des gratte-ciel épicé de quelques scènes olé-olé? Non, heureusement, car il est porté tout entier par son écriture, par son souffle romanesque, par des phrases qui rendent presque palpable la tension entre les deux personnages. On peut donc lire Le système Victoria comme un roman-forme, presqu’un poème… Est-ce que cela suffit à en faire un roman inoubliable? Je crains que non.
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